15.10.2008
Le Reflet
J'ai observé, lors d'un moment d'inactivité assez rare dans une vie trépidante, le miroir dans lequel je voyais une image peu reluisante. Avec la plus grande attention, j'ai scruté cette apparition terne au milieu du bois patiné; la figure brillante que je suis censé incarner n'était alors qu'un obscur personnage.
La réflexion sur une image réfléchie pouvait paraître absurde, néanmoins, les yeux étant, d'après les poncifs ringards "le reflet de l'âme", j'ai quand même brassé l'air pour évacuer l'opaque nuage de fumée et prêter attention à mes pupilles dilatées. En l'espèce, c'était donc dans mes propres yeux qu'il me fallait trouver des réponses.
Ceux-ci avaient la vivacité d'un incompris, autant que la tristesse d'un désenchanté. Pas de mélancolie larmoyante, non. Juste la constatation d'une certaine cruauté dont chacun et capable. La perte progressive d'humanité sous couvert d'individualisme désaxé.
Ma transformation était progressive, à mesure de l'enlisement collectif dans les limbes de la médiocrité.Je m'en rendais compte, mon changement devenait de plus en plus flagrant, et ce n'était pas si facile à accepter.Le dégoût de cette société à la dérive, asexuée et pervertie avait pris le dessus sur une joie de vivre aveugle de la réalité.
Cette vision semi-nostalgique teintée d'amertume à eu au moins le mérite de me faire commencer mon introspection. Mais ce n'est pas à l'intérieur de moi-même que j'allais plonger, plutôt dans une chope de bière au fin fond d'un bar crasseux.
A ce propos, une légère digression s'impose. Je dois préciser que j'aime les prolétaires, les exclus, les asociaux, tous ceux que la société faussement bourgeoise composée de métrosexuels boutonneux rejette et méprise. Mais qu'elle jalouse au fond d'elle même, sans se l'avouer. Dans l'absolu, n'importe quel ouvrier, cloche-pouille ou autre smicard aura toujours plus de choses à raconter qu'un mécheux blond et toujours pré-pubère à 25 ans, prisonnier de sa bulle de conformisme. Un voyage dans les bas-fond, en somme.
Pour en revenir à notre préoccupation principale, j'allais donc m'installer en terrasse, seul espace de liberté pour le fumeur qui souhaite s'encrasser les poumons en s'engorgeant le foie. Exemple typique de la chape de plomb qui avait définitivement enterré la logique au rang de souvenir du XXème siècle : le bar était désert, la terrasse bondée.
Je me suis donc positionné sur une petite table coincée entre la vitre sur ma gauche et la porte d'entrée derrière moi. Une fois à l'aise dans mon bistro, mes commandes effectuées, je me suis à nouveau observé. La nuit étant déja tombé depuis longtemps, j'étais à nouveau face à mon reflet, très net dans la vitrine, mis en relief par les réverbères de la ville. L'atmosphère polluée de cette morne nuit rendait mon éclat sur le verre aussi fluorescent que la jupe d'un travesti opéré. Je me mirais, de façon presque obscène à en croire le visage de la serveuse qui croyait sans doute que je la matais, malgré sa maigreur, ses quarante pige bien tassées et ses cheveux de garçon manqué. Cela me donnais envie de replonger dans une tranquillité imaginaire, je me contais dès lors de belles histoires. Ou des historiettes plutôt, comme autant d'explications à ce que je voyais.
Je voyais d'ailleurs une forme, tantôt aux contours nets, tantôt ectoplasmique, en proportion à mon degré d'ébriété croissant. De même ma plume se mettait à trembler, au fur et à mesure que mon double s'obscurcissait. J'étais dans un drôle d'état. En transe, peut-être, en délire, sûrement. De ces délires qui vous font voltiger, planer, prendre conscience de la populace qui s'agite autour de vous sans ressentir la moindre compassion pour cette addition d'individus, d'anonymes qui avaient vocation à le rester puisque tristement enfermés dans leur solitude.
La lèpre intellectuelle qui gagnait cette ville de plus en plus robotisée achevait de faire partir en lambeaux les derniers reste de conscience collective. Mon narcissisme resurgissait ainsi de plus belle, j'étais en pleine auto-admiration, alors qu'il n'y avait vraiment pas de quoi.
Retour au bar, donc, après cette petite phase d'égocentrisme brut. Me détournant de mon image, je pus apercevoir les abrutis d'en face plier bagage. Enfin ! Leur attitude larvaire d'émerveillement devant leur seule et unique pinte devenait insupportable, surtout qu'il ne buvaient pas, se contentant de jacasser bêtement.
Je partis également quelques minutes plus tard, après avoir payé et pissé.
En marchant sur la chaussée mouillé, je me suis penché sur une flaque d'eau. J'y ai vu se dessiner une personne aigrie, demi-saôule, les yeux rouges et le teint pâle. Je n'ai pas voulu en voir plus, c'était bien assez pour ce soir. Jetant nonchalamment mon mégot dans ce reflet pénible, l'image s'est dissipée dans de petites ondulations, à mesure que je disparaissais dans les brumes, suffoquant et titubant.
J'étais heureux. Ma soirée était réussie, mes réflexions finies, ma conscience rassurée. J'étais l'incarnation de mon triste univers...
Xavier Laroche
20:04 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note

Commentaires
Il y a quelques semaines, tu m'as donné ta carte lors d'une drôle de soirée parisienne (à mes yeux !) ... Je viens de la retrouver par hasard et ma curiosité m'a amené jusqu'ici !
Quelle belle surprise ! Même si les tableaux que tu décris sont loins d'être enchantés, j'aime ta facon d'écrire, à la fois cynique et ironique...
J'espère sincèrement que toutes ces fictions ne correspondent pas à ta réalité, ou du moins pas uniquement ...
Je vais faire de cette page une de mes favorites pour guetter de nouveaux textes qui provoqueront chez moi ce petit sourire bizarre :
...à la fois de désolation ...
...et de satisfaction ("ouf je ne suis pas de ce "monde" ! ")
Donc au plaisir de te lire à nouveau ... =)
Aurélia
Ecrit par : Aurélia | 18.10.2008
Merci beaucoup, une lectrice satisfaite est pour moi une grande joie, et il est alors de mon devoir de faire en sorte que cette satisfaction ne soit que le début d'une longue série. A très bientôt !
Ecrit par : Xavier Laroche | 18.10.2008
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